Accueil > Coups de coeur > Charlotte Gosselin, La glace part en morceaux, chez PowPow, chronique de (…)
Charlotte Gosselin, La glace part en morceaux, chez PowPow, chronique de Pierre-Nicolas Bourcier
Charlotte Gosselin est une artiste pluridisciplinaire québécoise. Elle pratique le dessin, notamment en grand format, et la vidéo. Elle l’autrice de deux bandes dessinées.
Alors qu’elle était en résidence en Fédération Wallonie Bruxelles, Charlotte est passée par Liège et nous a discrètement offert son premier livre, l’incandescent Je prends feu trop souvent, publié aux éditions Station T en 2022. Cet ouvrage puissant, très travaillé, aborde les souffrances psychiques d’une jeune fille et parle « d’une recherche d’équilibre entre la violence et la douceur, la colocation et la solitude, la fuite et l’acceptation. » Avec le crayon gris cherchant un équilibre entre les hachures, les traits et les interstices, l’usage incroyablement poussé de la gomme, quelques touches de craie grasse oranges et jaunes, toujours justes, ou encore de la gouache très liquide grise et noire, ses dessins nous plongent avec force dans les ressentis psychosomatiques de la narratrice. La grande maitrise des points de vue, des cadrages et de la mise en page permettent à l’album de figurer sans fard et sans spectacularisation des états de corps multiples et hors normes. Son texte manuscrit à la craie grasse, traces du "ce qui se dit" tout comme du "comment c’est dit" - on pense à Cy Twombly, tient sans relâche les yeux grands ouverts sur ce qui se passe devant et derrière la rétine.
Je prends feu trop souvent est une œuvre intime d’une grande virtuosité, un témoignage fictionnel lucide, fort et documenté.
En 2026, après trois ans de travail, Charlotte publie chez PowPow sa deuxième bande dessinée, liée à la première comme le sont deux tableaux d’un diptyque. Alors que le feu prenait trop souvent, cette fois La glace part en morceau. Alors que nous étions témoins proches et parfois mis à la place de la narratrice dans le premier livre, cette fois nous allons observer, avec un peu plus de recul, une femme cherchant à se détacher de l’homme avec qui elle vivait. Au début de l’album cet homme est absent et on comprend vite qu’elle a pris soin de lui mais que désormais, d’autres l’aident à se rétablir quelque part, dans un centre thérapeutique.
Pour ce livre, Charlotte a réduit ses outils au crayon graphite et à la gomme : plus de couleurs grasses ni de gouache liquide. Uniquement du trait, aussi précis et figuratif qu’hachuré et spontané. Accompagné de la gomme qui apporte lumière et volume, et ajoute au dessin l’espace blanc, l’effacement. Et qui, au terme des 300 pages, témoigne dans les gris agités du crayon, de l’absence fragmentée et du détachement progressif.
Tout comme dans Je prends feu, dans La glace part en morceaux il est question de témoignage. On lira avec un intérêt quasi documentaire les récits des personnages du groupe de parole fréquenté par la narratrice, racontant ce que c’est que de vivre avec quelqu’un.e souffrant de toxicomanie, d’addiction ou de mal-être profond.
Traversant ces deux opus, les motifs des mains, des objets du quotidien isolés sur fond blanc, des parois (sol, mur), constituent une continuité narrative dans le propos développé en bande dessinée par Charlotte. Continuité et poursuite des recherches graphiques : toujours peu de visages, toujours des parties de corps hors champs, des plongées mélancoliques et fuyantes, des images à travers la subjectivité de la narratrice. Toujours l’agitation du traits gris qui remplit, à la limite de la compulsion. Cependant, dans ce nouvel ouvrage elle développe une narration plus séquencée - cases, chapitrage, qui marque la lente évolution de la relation entre les personnages. Le récit, plus cinématographique, détaille les mouvements des liens, laisse voir les allers-retours, les crispations et les éventuelles libérations.
Enfin, le grand bonheur de La glace part en morceaux se trouve dans les pleines pages et les doubles pages de paysages urbains, forestiers, de lacs gelés, d’eaux froides agitées, de neige, ou encore d’autoroutes. D’une beauté à trouver ou à laisser passer.
La vitalité du travail de Charlotte Gosselin tient dans l’empreinte de la détermination de l’artiste à aller au bout ; empreinte que l’on retrouve dans chaque dessin qu’elle construit, et qui donne ainsi une véracité authentique aux fictions qu’elle réalise.


