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L’apéro littéraire avec Marine Schneider par Evelyne Lebas

samedi 14 février 2026

Si vous vous êtes aventurés aux Chiroux ces derniers mois, peut-être avez-vous pu flâner entre un volcan et une cabane dans les bois ? Le centre culturel liégeois accueillait en effet l’exposition immersive Îles, qui permettait aux petits comme aux grands de découvrir le travail de Marine Schneider – autrice et illustratrice belge – à travers une partie de ses originaux, mais aussi les décors de cinq de ses albums dans lesquels les enfants (et les adultes !) pouvaient jouer et se balader. Quelle meilleure façon de terminer cette exposition que par un apéro littéraire en compagnie de l’autrice, et animé par Claire Nanty, libraire à La Grande Ourse ?
Marine Schneider, dans le secteur de la littérature jeunesse belge, on ne la présente plus. Née dans la ville de Bruxelles, son cœur appartient pourtant à la nature et aux grands espaces. À 18 ans, elle s’engage pendant 3 ans comme jeune fille au pair au Colorado et y fait la rencontre d’un ours, animal qui la suivra pendant toute sa carrière. À son retour, elle suivra des études à la LUCA school of art de Gand, ville dans laquelle elle a retrouvé une nature absente de Bruxelles. Les pays nordiques passionnent aussi l’artiste : elle les découvre lors d’un voyage en compagnie de sa famille, avant d’y retourner seule, pendant un Erasmus à Bergen. Durant cette période, elle collabore avec Elisabeth Helland Larsen sur le triptyque Je suis la vie, Je suis la mort, je suis le clown (éditions Magikon Forlag, traduit aux éditions Versant Sud). Toutes ces expériences formatrices marquent aujourd’hui encore les personnages, les thèmes et les paysages de son œuvre.
Marine Schneider publie pour la première fois en tant qu’autrice en 2018 l’album Hiro, hiver et marshmallow aux éditions Versant Sud, et poursuit sa carrière d’autrice-illustratrice avec des albums pour enfants et tout petits, parfois seule, parfois en collaboration, et est publiée aux édition Versant Sud, Cambourakis et Pastel. En 2021, sort Hekla et Laki chez Albin Michel, album qui lui vaudra la pépite d’or au salon du livre jeunesse de Montreuil en 2022, puis Minik chez le même éditeur, qui continue la thématique de l’île commencée dans son livre précédent. En janvier dernier, elle illustre La petite sabot, un texte de Jean-Christophe Cavallin dans la collection Ronces, toujours chez Albin Michel.
Depuis toute petite, Marine Schneider affirme son amour des histoires pour enfant. Sa passion commence par les albums qu’on lui lisait tous les soirs – trois, pour être exacte. Parmi ceux-ci, elle évoque Les trois brigands pour ses images très impressionnantes – voire effrayantes – dans les yeux d’un enfant ; Max et les Maximonstres, pour sa narration et son rythme qu’elle essayera plus tard de recréer dans ses propres albums. Un peu plus grande, ce sont les récits de Roald Dahl, du Chat Perché, et les dessins animés des Moomins qui l’accompagnent. Malgré toutes les histoires qui l’entouraient, le rêve de Marine n’était pas l’écriture, mais bien le dessin. Très jeune, elle était déjà attirée par les peintures que son père réalisait dans leur garage. Elle imaginait des mondes et des images, mais les mots sont arrivés bien plus tard. Le premier album qu’elle a dû écrire en entier a donc été un véritable défi !
Néanmoins, aujourd’hui, Marine veut bel et bien écrire « des vraies histoires, pas des histoires vraies » et pour cela, ses inspirations sont multiples. Que ce soit un événement de sa vie personnelle, une réflexion de son fils, ou un dessin qui lui plait, l’autrice ne manque jamais de matière pour dessiner. Adolescente, elle s’entourait des livres qu’elle aimait pour dessiner, notamment ceux de Kitty Crowther, Tove Jansson, les anciens Mickey Mouse, … Adulte, c’est l’art brut, presque enfantin, d’artistes comme Jockum Nordström ou Mamma Henderson qui lui plait. Pour ses textes, l’autrice s’inspire des littératures japonaise, scandinave et américaine. Ses modèles sont des histoires où le réel se mêle au fantastique ou au magique, comme celles de Yoko Ogawa ou de Paul auster, sans pour autant tomber dans l’enfantin. Dans En route, Marin !, Marine Schneider reproduit à la perfection cet univers. La poésie inspire aussi l’artiste, notamment le roman le palais de glace de Tarjei Vesaas, qu’elle aimerait un jour illustrer.
Mais toutes ces inspirations, avant de trouver leur forme finale dans un album, à quoi peuvent-elles ressembler ? Nous avons justement eu l’occasion de découvrir les secrets de création de l’illustratrice dans ses carnets. Ceux-ci sont principalement un terrain d’expérimentation de nouvelles techniques, c’est une habitude qu’elle a prise lors de ses études à l’école d’art Sint Lucas de Gand. Ses professeurs étaient très exigeants quant aux carnets personnels des élèves : ils attendaient de nombreux dessins et de la recherche. Après avoir dépassé ses appréhensions de ne pas rendre des dessins « parfaits », elle remplit aujourd’hui un carnet entier par mois, même en vacances ! D’ailleurs, elle profite de chaque occasion pour dessiner des images et des paysages nouveaux. Marine Schneider est constamment à la recherche de nouveauté dans ses dessins, ne souhaitant pas devenir une artiste qui réutilise les mêmes pages dans chaque album. Une manière de se renouveler lui vient justement de ces carnets de dessin qu’elle emporte avec elle en vacances : pressée par le temps entre deux ferrys, l’illustratrice se retrouve obligée d’esquisser très rapidement les paysages qui l’entourent. Ce n’est plus dans les détails qu’elle cherche la beauté, mais dans les formes, les contrastes des couleurs et les plans. C’est une véritable recherche pour réussir à transmettre plus d’émotions par la simplicité de ses traits. En plus de ses carnets personnels, des carnets de recherche rassemblent les idées de scénario, de personnages ou de texte de ses futurs albums. Cependant, passer du carnet à la page finale n’est pas aisé pour l’artiste : elle dit perdre beaucoup d’émotion lors de la mise au net, surtout pour les personnages. Elle appréhende particulièrement le dessin des adultes humains, qu’elle déforme ou décalque pour garder de l’émotions dans ses albums. Pour finir, nous avons même droit à un aperçu de son prochain projet : le carnet de recherche qu’elle a rempli lors de sa résidence en Louisiane, en vue de la réalisation d’un BD autour de l’univers de l’eau, et non plus des montagnes. Dans ce projet, Marine Schneider s’ouvre à un format plus long que celui des albums dans lequel elle commence à se sentir confinée, comme ce fût le cas lors de l’écriture de Minik.
Outre les paysages, ce sont des thèmes assez forts qui transparaissent dans l’œuvre de Marine Schneider : la disparition, l’autonomie. Pour l’autrice, il est important de pouvoir parler de tous les sujets avec les enfants, même si certaines lectures se finissent dans un grand silence ou dans les larmes, car c’est la preuve qu’ils comprennent et se posent des questions. Cependant, ses thèmes, elle ne les choisit pas consciemment. Ce sont des questions qui l’habitent, qu’elle intègre jusqu’à ce qu’elles ressortent naturellement dans ses livres. Avec la maternité, ce sont les questions de transmissions des savoirs à ses enfants si elle venait à disparaitre qui lui sont apparues. Ainsi, des personnages apparaissent dans la vie des héros seuls et leur donnent des clés pour grandir et avancer, avant de disparaitre pour les laisser grandir comme l’illustrent bien Tu t’appelleras Lapin, Hekla et Laki ou encore Minik. Ses albums sont une manière d’apprendre à grandir. D’ailleurs, elle représente des personnages très indépendants, en partie inspirés de sa propre adolescence durant laquelle elle adorait être laissée tranquille, dans son monde.
L’intention de Marine Schneider derrière l’exposition Îles était de « faire sortir le livre du livre. » Avec l’aide de Gilles Dewalque et l’équipe du centre culturel des Chiroux, cette envie a été réalisée. Gilles Dewalque a déjà organisé de nombreuses expositions pour le centre, et aidé des idées de Marine Schneider, ils se sont rapidement décidés sur le format immersif de l’exposition et sur les albums à exposer. Deux espaces ont été créés, le premier pour les grands dans les décors d’Hekla et Laki et de Minik, et le second pour les tout petits autour des cabanes de Blaireau, Pas plus haut que trois pommes et Presque une histoire de loup. La séparation entre les deux zones permet d’explorer deux univers graphiques très différents au sein de l’œuvre de Marine Schneider, et le fil rouge de l’exposition se trouve dans son titre : Îles. Ce sont évidemment les îles d’Hekla et Laki et de Minik dont on parle, mais également des cabanes, petites îles dans lesquelles les enfants peuvent se réfugier.
Si vous n’avez pas eu l’occasion de visiter l’exposition, vous pourrez prochainement la retrouver en itinérance dans les bibliothèques de la province de Liège.
Je souhaite remercier le Centre Culturel des Chiroux et la CCR Liège pour leur accueil et l’organisation de cette soirée, Claire Nanty, pour son animation de qualité, et bien évidemment, Marine Scheinder pour sa présence et ses réponses riches et personnelles.
Evelyne Lebas, stagiaire à la Grande Ourse

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